« Ce système social à l’échelle globale est le plus inégal de tous les systèmes jamais connus dans l’humanité »

jeudi 11 avril 2019, par Isabelle Bourboulon

Un entretien avec Bertrand Badie, politiste spécialiste des relations internationales, professeur à Sciences Po-Paris, auteur de Quand Sud réinvente le monde - Essai sur la puissance et la faiblesse,
(éd. La Découverte, octobre 2018)

Quelles sont, selon vous, les principales évolutions du système international ?
Nous avons connu deux mondes totalement différents. Le premier, jadis inventé par l’Europe, était un système d’États-nations qui s’est confondu pendant plusieurs siècles avec le système international et a donné naissance à ce qu’on appelle le système westphalien, composé d’États nationaux juxtaposés et en situation de compétition permanente.
Nous connaissons maintenant un autre monde qu’on aurait du mal à qualifier d’international parce qu’il est d’abord transnational et intersocial, c’est-à-dire constitué d’une interdépendance très active entre les différentes sociétés du monde. Cette mondialisation est très difficile à définir car les travaux de sciences sociales ne sont pas encore développés au point de pouvoir en donner une définition précise et consensuelle. Néanmoins, on s‘accorde sur des symptômes communs, dont trois sont particulièrement importants : l’inclusion, l’interdépendance et la mobilité.
Le grand événement bouleversant vécu par notre génération, c’est la constitution d’un monde unique rassemblant tous les peuples de la planète, même si certains, tels les Palestiniens, n’ont pas la chance d’être reconnus comme tels. Ce système social à l’échelle globale est le plus inégal de tous les systèmes jamais connus dans l’humanité. Par exemple, en opposant un Malawite dont le PIB par habitant et par an est de 350 dollars et un Norvégien qui dépasse les 100 000 dollars, on comprend à quel point ce système social inclusif est plus inégalitaire que ne l’étaient les nations européennes à leur pic d’inégalité, à la fin du 19e siècle. Ce qui signifie que les enjeux sociaux sont devenus plus déterminants pour la paix et pour la guerre que les questions géostratégiques et de puissance. Autrement dit, l’enjeu majeur et déterminant pour la stabilité de la planète dans les prochaines décennies est cette inégalité sociale profonde, terriblement aggravée par les progrès de la communication qui font qu’aujourd’hui le pauvre sait et voit qu’il y a des riches, alors qu’autrefois il ignorait qu’il y avait de la richesse et mourait dans la résignation.

Cette interdépendance modifie-t-elle les relations traditionnelles entre Nord et Sud ?
L’interdépendance existe à tous les niveaux : politique, social, économique, culturel. Tout le monde dépendant de tout le monde, la vieille idée de souveraineté est objectivement ébranlée et on ne pourra jamais revenir à une définition de la souveraineté telle que nos philosophes l’avaient peu à peu élaborée. En effet, si le pauvre ou le faible dépend toujours du riche ou du puissant, désormais le riche ou le puissant dépend aussi du pauvre et du faible. Par conséquent, dans la conduite des affaires du monde, le Sud dispose aujourd’hui d‘une ressource de pression et d’une menace de déstabilisation qu’il n’avait pas auparavant. Preuve en est que l’essentiel de la conflictualité est maintenant au Sud, l’avenir de cette conflictualité pesant de manière décisive sur les puissances du Nord qui en sont dépendantes pour leur survie.
Troisième caractéristique, la mobilité. Autrefois l’ordre international reposait essentiellement sur le statisme (statisme et État ont d’ailleurs la même racine). L’ancien monde était réglé par le principe de territorialité qui trouvait son efficacité dans la réalité et l’efficacité des frontières. Aujourd’hui, avec les progrès de la communication, la frontière perd de sa pertinence et, avec l’amélioration des conditions de transport et de circulation, la mobilité est de moins en moins coûteuse et hasardeuse. Conséquence, la migration portée par la mondialisation devient l’avenir du monde. Plus encore, c’est une chance historique d’accomplir une mondialisation heureuse qui ne pérenniserait pas cette coupure entre un Sud pauvre et révolté et un Nord riche et apaisé. L’hybridation et la mixité culturelles sont une chance de survie et de renouvellement de notre planète, car vivre derrière des murs identitaires est devenu un pari impossible.
Il subsiste toutefois une tension majeure : la plupart des acteurs du Nord refusent de considérer cette mutation ou ne la considèrent qu’à travers ce qui les arrange, c’est-à-dire une mondialisation leur permettant d’exporter leurs produits et de conquérir de nouveaux marchés. Ils tentent de forcer l’avenir en réengageant dans ce nouveau monde les vieilles recettes qui nous valaient autrefois ces positions de domination que nous n’avons et ne pouvons plus avoir.

Comment dans ce nouveau contexte expliquer le retour des nationalismes ?
Le nationalisme d’aujourd’hui est totalement différent. Hier, c’était un nationalisme de revendications et de conquête de nouveaux droits. Il consistait à abattre le despotisme pour établir une souveraineté nationale, à combattre des empires pour se libérer de leur tutelle, à lutter contre des puissances coloniales pour conquérir son indépendance. Ce premier nationalisme conquérant et positif du point de vue des droits et de l’humanisme n’a pas totalement disparu : les Palestiniens, les Kanak, par exemple, sont encore dans cette posture. Alors que, de Trump à Salvini, d’Orban à Marine Le Pen c’est exactement le contraire : il s’agit, chez eux, d’un nationalisme de repli, non pas de conquête mais de privation de droits. Et qui active les postures identitaires, ethnicistes, racistes et xénophobes. Cette grammaire de l’exclusion ne peut que mobiliser la vieille définition de la souveraineté, celle qui n’est précisément plus adaptée à notre monde. Résultat, les nouveaux nationalistes représentent un danger pour les biens communs de l’humanité et pour les questions climatiques, migratoires, commerciales et de gestion du patrimoine mondial.

Pourquoi parle-t-on alors de crise de la mondialisation ?
Parce qu’on fait une confusion entre mondialisation et ultralibéralisme, comme si l’ultralibéralisme était le seul mode d’accomplissement de la mondialisation. On l’a cru, encouragé notamment par la chute du Mur et la disparition du socialisme. Cela a abouti au résultat catastrophique que nous connaissons, avec l’augmentation des inégalités au plan mondial. En particulier en Afrique, non pas du fait que les pauvres s’appauvrissent mais parce que les riches s’enrichissent beaucoup plus vite que les pauvres ne parviennent à se dégager de leur état de pauvreté.
Cette confusion est catastrophique car elle conduit certains à condamner la mondialisation dans son ensemble, au nom d’une juste réprobation à l’égard de l’ultralibéralisme. Or je crois fondamentalement qu’une autre mondialisation est possible. Cette mondialisation alternative repose sur au moins trois principes : la solidarité, la régulation et l’altérité, c’est-à-dire reconnaître l’autre, l’autre lointain, d’une autre langue, d’une autre religion, d’une autre histoire. Un monde unique, c’est une humanité unique. Pour réussir la mondialisation, il faudra mettre l’accent sur ce qui nous unit.

À propos d’altérité, dans votre dernier livre vous dites que l’islam est devenu la seule façon de construire une altérité face au dominant…
Depuis le début du 19e siècle, l’islam a été un mode d’identification pour ceux qui refusaient soit de s’abandonner dans un monde dominé par les puissances occidentales, soit de s’y soumettre. L’islam a été utilisé politiquement comme instrument de résistance à la domination et de contre-socialisation, par tous ceux qui rejetaient un monde uniformément dérivé de la culture occidentale. C’est pourquoi il faut casser cet enchainement cynique et ravageur par lequel on présente l’islam comme étant en soi une source de violence : c’est son instrumentalisation qui est en cause.
À figer le système international tel qu’il est aujourd’hui, les grandes puissances perçoivent qu’à court terme elles en sortent gagnantes, mais à moyen et long terme leur refus de la gouvernance globale va leur coûter extrêmement cher. Nous commençons déjà à être perdants sur le plan commercial face aux pays émergents, mais également sur le plan de la sécurité. Car notre refus de gérer socialement cette mondialité crée une violence qui nous retombe dessus à travers le terrorisme.

Cette gouvernance mondiale pourra- t-elle se réaliser sous l’égide de l’ONU ?
Dans un monde de plus en plus globalisé, seule une gouvernance globale pourra assurer l’ordre et la stabilité. Il n’y a donc pas de substitut au multilatéralisme. Sauf que les Nations unies, débordées par les logiques de puissance, n’ont jamais respecté les vrais codes du multilatéralisme. Au fond, le paradoxe, c’est que l’ONU n’est pas suffisamment onusienne ! On le voit bien à travers le mode de fonctionnement du conseil de sécurité. L’urgence serait de réaliser ces réformes institutionnelles dont on a tant besoin mais qui sont hélas très peu probables.
Dans son Agenda pour la paix, écrit au début des années 90, Boutros Boutros-Ghali avait déjà dit que la cause principale de la guerre se trouvait dans l’injustice sociale mondiale. Kofi Annan, lui aussi, avait expliqué que sans multilatéralisme social on n’avait aucune chance de parvenir à une paix durable. Si le conseil de sécurité n’est pas réformable, je propose donc, comme priorité des priorités, de créer, à l’initiative des pays du Sud, une grande conférence mondiale sur la gouvernance sociale.

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